Angelo Mariani et sa non-rencontre avec Félix Faure président de la République française en février 1899 au Palais de l’Élysée.

   Comme nous l’avons déjà vu par le passé Angelo Mariani, par l’entremise de son fidèle secrétaire particulier, Joseph Uzanne entretient une nombreuse correspondance avec les principaux décideurs de l’hexagone (politique, économique, social, médecine, art et journalisme). Il en va de même avec Félix Faure depuis son élection à la Présidence le 17 janvier 1895. De surcroît en négociant habile Mariani livre de façon régulière son produit au sommelier en chef de la cave à vin de l’Élysée.

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  Avec Joseph Uzanne, ils demandent une photographie et un autographe officiel du Président Félix Faure afin de les publier dans l’album Mariani. Ce dernier accepte. Nous sommes en novembre 1898. Par l’entremise de son directeur de cabinet un breton M. Louis-Romain Le Gall*, le cliché est transmis accompagné de ces mots : « M. Mariani. M. le Président a été très touché de votre aimable attention dont il vous sait le plus grand gré. Je suis heureux de vous faire savoir qu’il m’a autorisé à vous remettre sa photographie qui vous sera adressée incessamment ».

Fac-similé de la lettre à entête de la Présidence à l’attention d’Angelo Mariani et signé du directeur de cabinet de Félix Faure.

   Mieux, le chef de l’État décide de rencontrer Angelo Mariani à l’Élysée. Pour cela le mardi 14 février, le président de la République française, Félix Faure, fait parvenir au bureau d’Angelo Mariani à Neuilly-sur-Seine, une lettre de remerciements pour les envois répétés de son vin au Château. Le Président, amateur reconnu de ce breuvage, en profite pour l’inviter de façon officielle à une soirée prévue le 23 février à la Présidence, vers 21 h 30*. C’est à coup sûr la consécration publicitaire tant attendue pour la maison Mariani. Mais Mariani ne rencontrera jamais le Président. Entre temps, va se dérouler le célèbre épisode du 16 février durant lequel Félix Faure décède en présence de Marguerite Steinheil, née Japy dite Meg*.

   Ce fait historique, il y a tout juste 121 ans, à la journée près commence vers 17 heures. Marguerite Steinheil fait une entrée discrète dans le salon d’argent du palais*. À 17 h 45, elle prévient Louis-Romain Le Gall (48 ans) directeur de cabinet que le président a eu un malaise. Aidé d’Henri Blondel (36 ans) secrétaire particulier de cabinet, nos deux fonctionnaires installent le chef de l’État sur un divan pendant que Marguerite Steinheil s’éclipse. On tente par tous les moyens de lutter contre une congestion cérébrale. Mais rien n’y fait. On finit par prévenir son épouse Marie-Mathilde-Berthe Belluot et sa fille cadète Lucie. Le président s’éteint à leurs côtés vers 22 heures. Il avait 58 ans.

Supplément illustré du Le Petit Journal n°432, huitième et dernière page, dimanche 26 février 1899 gravure de Fortuné Louis Méaulle.

Extrait agrandi de l’image parue dans Le Petit Journal n°432, huitième et dernière page, dimanche 26 février 1899.

   Dès l’annonce de son décès, le journal L’Aurore en date du 17 février 1899 par la plume de Georges Clemenceau à ces mots cruels : « Cela ne fait pas un Français en moins, mais une place à prendre ». Puis, il n’hésitera pas quelque temps tard à préciser sa pensée concernant l’ancien président avec ce propos grivois « Il voulait être César, il ne fut que Pompée ». On lui prête aussi cette terrible phrase : « Félix Faure est retourné au néant, il a dû se sentir chez lui ».

   Par delà ce drame tout s’accélère. Louis-Romain Le Gall prévient Angelo Mariani que la soirée du 23 est ipso facto annulée. Ce qui amène notre entrepreneur Mariani, sa compagne Isabelle Chapusot ainsi que Joseph Uzanne à modifier leur emploi du temps. Ils se rendront aux obsèques du chef d’État le jeudi 23 février 1899 en la cathédrale Notre-Dame dès 14 heures. Et d’une certaine manière, honorons la rencontre qui avait été prévue ce même jour. Mais pas dans les mêmes conditions…

   Angelo Mariani lui rendra de nouveau hommage, en novembre 1899 dans le supplément illustré quatrième série encarté dans le journal Le Gaulois, en éditant la fameuse photographie de Félix Faure issue des ateliers Nadar sous la forme d’une gravure de Désiré Quesnel.

Supplément illustré quatrième série de l’album Mariani (tome V, 1900) encarté dans le journal Le Gaulois de novembre 1899.

   Puis l’année suivante dans le tome V de l’Album Mariani.

À partir d’une photographie de Félix Faure issue des ateliers Paul Nadar sous la forme d’une gravure de Désiré Quesnel et réalisée en novembre 1898.

   Angelo Mariani par amitié réciproque restera en contact avec Louis-Romain Le Gall et Lucie Faure.

Les différents n° de téléphone d’Angelo Mariani (180 000 abonnés en France en 1906 pour une population de 41 millions d’habitants).

   Ce qui amènera une nouvelle présentation en 1906 dans le tome X de l’album Mariani de son produit à la fois via l’ancien directeur de cabinet de Félix Faure accompagné de la fille du regretté président. Soit Lucie Faure devenue Madame Lucie Félix-Faure Goyau.

Louis-Romain Le Gall, tome X, Album Mariani, 1909, Paris.

Lucie Félix-Faure Goyau, tome X, Album Mariani, 1909, Paris.

                   

   Pour en savoir plus on peut parcourir le chapitre sur Félix Faure pp 203-217 dans l’ouvrage de Patrick Pelloux paru en 2019 à Paris aux Éditions Robert Laffont, intitulé : Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux. Sans oublier l’article de l’historienne Joëlle Chevé publié dans le dossier Histoires érotiques de l’Élysée (Historia n° 831, mars 2016).    A.D

* Le carton d’invitation existe toujours et se trouve à la BNF François Mitterrand.

* Certains chansonniers de l’époque n’hésiteront pas à la qualifier de « pompe funèbre ».

* Né le 5 avril 1851 à Brest et décédé le 30 avril 1916 à Paris.

* Sur le site internet de l’Élysée on peut observer à quoi ressemble en ce mois de février 2020, le salon d’argent. https://www.elysee.fr/la-presidence/visite-palais-de-l-elysee-et-son-histoire

 

 

Les cartes de visite et Angelo Mariani

   Aujourd’hui, au XXIe siècle la carte de visite parfois dite de correspondance est encore essentiellement utilisée dans un cadre personnel et/ou professionnel. Elle peut présenter le détenteur, ainsi que son adresse occupée par celui-ci. En ce sens, elle est plus proche de l’idée de carte d’affaires (terme utilisé au Canada), lui-même traduit du terme anglais par business card. On aurait pu croire cependant sa disparition avec l’avènement d’internet en 1990, mais s’est semble-t-il bien le contraire qui s’est produit. La carte de visite est donc toujours d’actualité. Angelo Mariani quant à lui avait fait de ce vecteur de communication un outil redoutable pour la promotion de ces produits et de son statut social. Qu’on en juge par ses quelques exemples.

   En premier lieu voici une carte de visite colorisée avec comme entête en haut à gauche une feuille de coca et à droite son adresse personnelle. (Suite à un accident de santé Angelo Mariani donne de ses nouvelles par ce biais à l’une de ses amies dans les années 1990).

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Ensuite une vue du 11 rue Scribe à Paris.

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   Puis vint une nouvelle carte vers 1898 avec l’apparition d’un poinçon en or 24 carats représentant une gravure de Louis Oscar Roty (1846-1911) intitulée : O nymphe le vin Mariani va le sauver, mais prends garde à ton cœur. (Sur cette carte, Angelo Mariani informe son correspond des bonnes décisions à prendre concernant l’orphelinat des Arts dont il est le vice-président).

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Une autre vue de rue Scribe.

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 À ces deux cartes s’y ajoutait une troisième beaucoup plus sobre.

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Nouvelle vue à partir du 11 de la rue Scribe.

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    En outre les descendants d’Angelo Mariani poursuivirent cette tradition comme l’illustre cette nouvelle carte de visite dite professionnelle.

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Enfin vue du 10-12 rue Chartres  à Neuilly-sur- Seine.

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A.D

Angelo Mariani et Google Book

   En premier lieu, en ce début d’année 2019, une bonne nouvelle. Google Book (1) filiale de la société mère Alphabet permet de visualiser en totalité un livre important dans la création de la saga industrielle d’Angelo Mariani. Cet ouvrage à ce jour et à notre connaissance n’était pas encore référencé dans aucune bibliothèque municipale Corse, ni à la BNF François Mitterrand, et encore moins sur Gallica (2), ni même sur le site de la magnifique Library of Congress (3) à Washington. Bien que nous connaissions son existence depuis une vingtaine d’années, il était parfois considéré comme perdu. Google Book par ses accords commerciaux avec diverses entités dans le monde a fait ressortir ce joyau. Il a été numérisé le 17 juillet 2013, mais non mis alors sur le réseau, soit 19 pages par la bibliothèque de l’Université de Californie. Aujourd’hui, il est accessible sur la toile par le biais de Google Book. Voyons ici en quoi ce document édité en 1878 et intitulé : La coca du Pérou et le vin Mariani est exceptionnel et mériterait bien une réédition en France en accord avec la famille Mariani.

Source : Google Book.

   Ce document nous apprend en effet une multitude choses. En voici quelques-unes : Angelo Mariani est bien en 1878 pharmacien de 1ere classe. Dès la page 3, il évoque son souhait en outre d’acclimater la coca en Corse et en Algérie. On apprend aussi qu’Angelo Mariani avait l’information qu’en 1851 la Bolivie avait produit l’équivalent de 5 tonnes de feuilles de cette plante pour l’essentiel dans la région des Yungas à des fins d’exportations. Il rend de surcroît hommage (p 7) à l’abbé Pullès, véritable propagateur de la coca en France qualifié de philosophe, poète et naturaliste qui importait à ses fins personnelles ces fameuses feuilles boliviennes. Enfin, arrêtons-nous un instant sur la première liste des dépositaires généraux pour l’étranger placé à la fin du dit ouvrage. Élément commercial qui va ensuite disparaître un temps, mais que l’on retrouvera de façon régulière à partir du septième album Mariani en 1902. Et surtout qui illustrera l’évolution de la vente du Vin Mariani de par le monde sur pas moins d’un demi-siècle au travers des relations internationales.

Source : Google Book.

   Nous avons tout d’abord pour l’Angleterre Roberts et Company, situé au 76 New-Bond Street à Londres. La particularité de ce pharmacien spécialiste des balances médicales de précision est sa connaissance de la langue française. Il fut dès 1830 en charge d’une officine au 5 rue de la Paix à Paris.

   Pour la Belgique, Angelo Mariani choisit le dénommé Dupuy. En réalité, c’est un français (4) originaire du Cantal qui a fait ces études de Pharmacie à Paris en compagnie d’Angelo Mariani. Entrepreneur dans l’âme, il est déjà en 1878 à la tête d’une importante firme pharmaceutique. Ce qui explique pourquoi plusieurs pharmacies dans le royaume belge sont à son nom comme celle de la rue Montagne de la Cour ou bien encore celle située Boulevard Waterloo à Bruxelles.

   On remarque ensuite pour l’Allemagne le nom du docteur Von Pieverling de Munich comme représentant. Ce personnage ne laissera pas de trace dans l’histoire de la boisson Mariani. En outre la firme d’Angelo Mariani va être en procès avec plusieurs commerçants allemands qui ne respectent les clauses commerciales en vigueur.

   Avec la Russie, les patronymes des pharmaciens Stolle et Schmidt à Saint-Pétersbourg vont connaître un grand moment de gloire au début de XXe siècle. La grande duchesse Marie Élisabeth Éléonore Alexandrine de Mecklembourg-Schwerin (née en mai 1854 à Ludwigslust, morte le 6 septembre 1920 à Contrexéville Vosges), fera écho par leur intermédiaire de sa passion pour le vin Mariani (Album Mariani, volume XII de 1911).

   Avec l’Italie le dépositaire se trouve à Milan. Le pharmacien A. Manzoni installé aux 14 et 16 de la Via Della Sala est en charge des intérêts d’Angelo Mariani.

   Aux États-Unis, le responsable se nomme Charles Edmond Fougera. C’est un français né à Châteauroux (36, Indre) le 23 mai 1821 et qui s’est installé dès 1846 en qualité de pharmacien à Brooklyn à l’angle de l’Atlantique Avenue et de Clinton Street à New York. Son affaire aux fils des années prend de l’importance. Il ouvre plusieurs boutiques comme celle du 26, 28 et 30 North William Street, ou bien encore au 75 Varick St. New York, N.Y. Sa famille prendra la suite après son décès en avril 1889. En 2010, l’entreprise Fougera employait pas moins de 700 personnes. Puis, fut rachetée en 2012 pour plus d’un milliard et demi de dollars par le groupe pharmaceutique suisse Novartis. En ce qui concerne la vente des Vins Mariani à New York, elle se fera ensuite en 1889 avec Julius Jaros au 52 West, 15th Street et au 19 East, 16th Street, entre Broadway et la 5th Avenue.

Source : New Haven Morning Journal and Courier (USA) du mardi 23 avril 1901.

   Avec les frères Médina (Bernadino et César) de Santa Fé de Bogotá (Colombie), le Vin Mariani est placé dans l’une des plus grandes pharmacies de la capitale et au cœur historique du pays. Ils sont aidés en cela par leur oncle Pablo Garcia Médina. C’est la première adresse pour l’Amérique du Sud. À Puerto Rico, J. Monagas propose ce produit pour tout l’archipel des Antilles.

   Enfin les Pays-Bas. On remarque d’emblée que l’information est sur une étiquette accolée au document. Soit c’est un ajout de dernière minute afin de combler un oubli, soit c’est un nouveau venu parmi les dépositaires. Qui sont à vrai dire deux : un grossiste G Van Dien et un détaillant MP Polak basés ensemble à Amsterdam.

Évolution de la localisation géographique des différentes succursales pour le vin Mariani à travers le monde.

Tome 7 album Mariani 1902.

Tome 8 Album Mariani 1903.

Tome 9 Album Mariani 1904.

Tome 10 Album Mariani 1906.

Tome 11 Album Mariani 1908.

Tome 12 Album Mariani 1910.

Tome 13 Album Mariani 1913.

Tome 14 Album Mariani 1925.

   Observons enfin pour le plaisir quelques éléments publicitaires réaliser par Julius Jaros à destination du marché américain.

Source : New York Tribune Illustrated supplement du dimanche 23 avril 1899

Source : The Sun dimanche 5 février 1899.

Source : New-York Daily Tribune du mardi 11 février 1896.

The Arizona Republican, Saterday Morning du samedi 4 décembre 1897.

                                                                                                                        A.D

(1) Cette société américaine détient que l’on le veille ou non une partie de l’histoire patrimoniale mondiale.

(2) Gallica en février 2019 vient de franchir le cap des 5 millions de documents accessibles en ligne.

(3) On peut regarder avec plaisir le reportage réalisé et diffusé par TF1 sur ce lieu emblématique de la culture US, le 28 janvier 2019, lors du 20 heures de cette chaine TV.

(4) Dupuy Barthélemy, né le 18 avril 1838 à Trizac (15, Cantal). Il se marie le 18 novembre 1874 à Paris à Élisabeth Angelina Sargès, de nationalité belge d’origine auvergnate née le 10 août 1857 et décédée dans la capitale belge le 27 décembre 1884 à peine âgée de 27 ans. Ils laissent une fille Jeanne née à Bruxelles, le 6 juillet 1879 qui épousera Jacques de Tournemire (1868-1948) et s’éteindra le 12 septembre 1974 à Mauriac (15, Cantal).