Jules Alexandre Grün et sa monumentale rencontre avec Angelo Mariani (I).

   En préambule ayons à l’esprit que les textes (I et II) qui vont suivre n’ont pu voire le jour que grâce à un très beau livre intitulé : Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël, paru en 2013 aux Éditions BVR. Que ses deux auteurs, ici, en soient sincèrement remerciés. Tout comme d’ailleurs Killian Penven responsable du service communication du Musée de Rouen qui m’a permis d’utiliser un cliché paru dans le magazine de l’Office de Tourisme et des Congrès de Rouen.

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Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël, 2013, Éditions BVR.

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Dr. Service communication du Musée de Rouen.

    Tout le monde connaît de nos jours les affiches et dessins publicitaires de Jules Alexandre Grün (1) établit à la période dite de la Belle Époque à l’image de celle ci-dessous.

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Première page de l’hebdomadaire Le Sourire n° 122 du 22 février 1902.

   Sans oublier surtout sa magnifique toile réalisée en 1911 dénommée : Un vendredi au salon des Artistes Français. Elle est comme tout le monde s’accorde à le dire devenue l’un des symboles du début de ce XXe siècle français.

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Dr Musée des Beaux-Arts de Rouen. Cliché C. Lancien et C. Loisel.

    Aujourd’hui encore on utilise bien souvent des détails de cette peinture pour illustrer un discours concernant ce temps historique. A l’image de cette couverture d’ouvrage :

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Photo Dr Luc Joubert 1985, Bordas.

Jules Alexandre Grün

Jules Alexandre Grün. Album Mariani Tome IX, 1904.

 

Pourquoi un tel succès ? Aujourd’hui, on dirait, pourquoi un tel buzz ?

La genèse d’un tableau hors du commun.

   En mai 1905, Angelo Mariani assiste au vernissage du Salon des artistes français (2) dans le jardin de la sculpture au grand Palais. Et il observe avec beaucoup d’attention ce microcosme parisien.

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Photographie Ehrmann, Revue l’Illustration n°3245 du 6 mai 1905. Angelo Mariani et sa barbe blanche en compagnie d’Isabelle Chapusot sont au premier plan.

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Photographie Ehrmann, Revue l’Illustration n°3245 du 6 mai 1905.

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Photographie Ehrmann, Revue l’Illustration n°3245 du 6 mai 1905.

   Parmi les personnes invitées, on remarque Mme Grün-Toutain, Melle et Mme Robida, Mme Roty, Melle et Mme Rivière, Mme Georges Cain, Mme Tasset, Melle Lemonnier, Mme Henri Cain, Mme Poilpot, Mme Georges Clarétie, Melle et Mme Cormon, Mmes Vié et J. Coutan, Mme Isabelle Chapusot et MM. Glaudinot, Daneron, André Détaille, Antoine Guillemet, Carrière, Fraipont, Poilpot, Georges Tasset, Georges Cain, Henri Cain, Jules Clarétie, J. Coutan, Georges Clarétie, Cormon, Carolus-Duran, Boisseau, Varenne, Segoffin, le Général Dodds, Jean Aicard, Jacques Baschet, Priou et P. Gaihard. Sans oublier un certain Henri Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts et … Jules Alexandre Grün.

  Quelques années plus tard en 1911, l’Etat, c’est à dire la IIIe République décide de célébrer, le 30e anniversaire du Salon des artistes français, par l’entremise toujours d’Henri Dujardin-Beaumetz. Pour cela, il a choisit dès 1909 le peintre Jules Alexandre Grün qui a déjà fait ses preuves afin de mettre en valeur la quintessence de ce qui compte en matière de décideurs à Paris, capitale des Lumières.

   Tout ci à travers le spectre d’une centaine de personnalités (3) appartenant au monde du spectacle, de l’art, de la presse, des affaires et des politiques. Au centre de tous ces personnages, on retrouve un certain Angelo Mariani, lui, qui n’appartient à aucun de ces cercles de décisions. Incroyable mais vrai. Une incongruité ? Pas vraiment. Et bien au contraire même si on prend le temps d’analyser son parcours pour le moins atypique.

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Carte Postale

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Ce même lieu, de nos jours, en contre plongée visuelle.

 

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Drogues et peintures, album d’art contemporain, n°15, Paris, Laboratoire Chantereau (1935).

    Si vous avez des doutes sur cette magnifique représentation n’hésitez pas à faire le déplacement en Normandie lors d’un Week-End pour observer de près cette toile aux dimensions peu commune (6m 17 x 3m 62) au Musée de Rouen afin de pouvoir l’admirer dans ces multiples détails.

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Une liste de 63 personnes in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël, 2013, Editions BVR.

Un joyau à Rouen au XXIe Siècle :

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Dr. Rouen Normandie Tourisme & Congrès – JF Lange (photographe).

    Dans cette immense salle d’apparat du musée de Rouen et sous une grandiose verrière qui laisse entrer une lumière naturelle, l’oeuvre de Jules Alexandre Grün apparaît dans toute sa majesté.

Approchons nous maintenant de la toile, une fois les visiteurs et invités partis.

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Angelo Mariani et … une centaine d’invités autour de lui. Dr.

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Angelo Mariani dans toute sa splendeur en 1911. Dr.

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La signature du maître.

Construction et évolution de l’oeuvre :

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Photographie en noir et blanc in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël.

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Photographie en noir et blanc détail in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël.

   On ne sait si entre chaque pause dans la construction du tableau Jules Alexandre Grün s’autorisait un verre de Vin Mariani ?

Album Mariani Tome IX, 1904.

Album Mariani Tome IX, 1904.

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Dr. Esquisse vers 1910 du célèbre tableau. Photographie en noir et blanc in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël.

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Dr. Peinture préparatoire (détail) de l’oeuvre en couleur in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël.

Itinéraire d’une œuvre :

   Le 30 avril 1911, c’est l’inauguration au Grand palais. Le succès de cette peinture est tel en France qu’une suite, chose rare, lui est immédiatement donnée par l’artiste Henri Laissement (1854-1921).

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Henri Laissement

   La nouvelle toile au dimensions plus modeste (1m 24 x 1m 80) est présentée dès l’année suivante au salon des Artistes français en avril 1912. On aperçoit là encore … Angelo Mariani de dos s’observant ! Avec de surcroit toujours sa main gauche sur l’épaule droite de Maillard ! Sept décennies plus tard, en mars 1983, à Paris, cette peinture sera vendue à un particulier.

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Dr. Photographie en noir et blanc vers 1912 du tableau d’Henri Laissement in Jules Grün, trublion de Montmartre, Seigneur du Breuil-en-Auge de Véronique Herbaut et de Benoît Noël.

Carte postale publicitaire

Carte postale publicitaire.

Détail de la Carte Postale publicitaire.

Détail de la Carte Postale publicitaire où l’on distingue assez bien Angelo Mariani.

   Quant à la peinture de Jules Grün, elle est exposée tout d’abord à l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris, puis au musée du Luxembourg. En 1932, l’œuvre est transférée au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Endroit dans lequel on peut de nos jours l’admirer en toute quiétude. En mai 1913, la revue l’Illustration n° 3666, du 31 mai présente une vue générale de l’Exposition de sculpture au salon des Artistes français toujours au grand Palais. On remarque que …. le mobilier est toujours le même.                                A.D.

(1) Il est né le 26 mai 1868 à Paris. Parfois la date se transforme en 25 mai 1870. Jules Alexandre Grün disparaît le 24 janvier 1938 à Neuilly-sur-Seine.

(2) Le premier salon artistique date de … 1663.

(3) Une étude de la centaine de personnalités présentes sur ce tableau permet l’élaboration d’une autre hypothèse….Que nous verrons dans un prochain texte.

Pour plus d’informations,  Cf, le livre suivant :

livreangelomariani1.jpeg   Angelo Mariani : L’inventeur de la première boisson à la coca. Éditions Anima Corsa, juin 2014, Bastia. 5 boulevard Hyacinthe de Montera : 04 95 48 68 86.

Roland Garros et Angelo Mariani.

   Angelo Mariani, on le sait, a beaucoup impacté d’un point de vue patrimonial les communes de Saint Raphaël et Fréjus dans le Var.

Publicité pour le célèbre Vin Tonique Mariani.

Publicité pour le célèbre Vin Tonique Mariani.

   Il est notamment l’initiateur discret d’une stèle commémorative pour le célèbre aviateur patriote Roland Garros en hommage à la première traversée réussie vers la Tunisie en Afrique, le mardi 23 septembre 1913. (Près de 800 kilomètres notamment en passant sur la partie occidentale de la Corse, au large d’Ajaccio) (1). Mariani est conscient que d’un point de vue politique, on vient d’assister à la première liaison intercontinentale de l’histoire, en matière d’aviation.

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Roland Garros. Source : Journal  L’Illustration n° 3683 du 27 septembre 1913 p 227.

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Dr : BNF.

Dr : Collection privée de M. Michel Roudillaud.

Dr : Collection privée de M. Michel Roudillaud.

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Roland Garros. Source : Journal L’Illustration n° 3684 du 4 octobre 1913 p 262.

   En effet au lendemain de ce vol historique, Angelo Mariani, qui est surtout un inconditionnel et ami de nombreux pionnier(e)s de l’aviation (En premier lieu, Alberto Santos Dumont dès 1901, Jules Védrines, Maurice Tabuteau qui fut détenteur de la durée de déplacement d’un avion en 1910, Louis Blériot qui a franchi la Manche le 25 juillet 1909, André Beaumont pseudonyme de Jean Louis Conneau membre de sa famille, Marcel Brindejonc des Moulinais, Jeanne Herveux, la baronne Raymonde de la Roche en réalité Élise Deroche, première aviatrice brevetée au monde, Maurice Farman, Louis Paulhan, Paul Tissandier, Géo Chavez et Alfred Leblanc) décide comme à son habitude (c.f la fontaine de la Sagniole à Saint-Raphaël en février 1905, le monument à la gloire du poète Armand Silvestre placé sur le Cours-la-Reine en octobre 1906 à Paris, sans oublier la statue de Frédéric Mistral à Arles en mai 1909, entre autres exemples) d’ériger un monument sur le lieu de départ de cette magnifique aventure.

Alberto Santos Dumont, Album Mariani, Tome VII.

Alberto Santos Dumont, Album Mariani, Tome VII (1902).

Louis Blériot

Louis Blériot, Album Mariani, tome XII (1910).

La baronne de la Roche.

La baronne Raymonde de La Roche. Supplément illustré, 16e série, Décembre 1911, Album Mariani.

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CPA publicitaire issue des Albums Mariani.

   En réalité, le lieu retenu sera devant l’entrée du premier aérodrome naval de France. Pour cela, il lance sans état d’âme une souscription publique et sera d’entrée l’un des plus généreux donateurs. Du début à la fin. Parmi les premiers souscripteurs, on trouve Xavier Paoli son cousin, Léon Schuster, Rolland Calvet, Georges Berget, Silvy, Ducret, Grandclément, N. Henesy, L. Brunot, le peintre Carolus Duran, Henri Falguette, Peguet et Pascal. Angelo Mariani a, en outre, déjà décidé du lieu où sera installée l’œuvre consacrée à cet aviateur hors du commun. Soit à Fréjus, à l’endroit même selon les souhaits de Mariani où Roland Garros s’est envolé. Il décide, de plus, que ce soit son ami l’académicien et poète Jean Aicard qui fasse l’éloge de l’aviateur et de son exploit le jour de l’inauguration. Pour cela, il crée un comité sobrement intitulé : Roland Garros.

   Pour être certain du résultat, il sollicite un proche, le sculpteur et graveur Louis Patriarche natif de Bastia, afin de produire un bronze encastré dans une roche de la région (méthode d’ailleurs identique à sa villa Andréa) comprenant quelques vers du poète Jean Aicard. Ce qui fut fait. On peut de nos jours encore observer le dessin préparatoire exécuté par Patriarche sous la forme d’un cliché photographique établi par un autre ami Corse d’Angelo Mariani, le photographe François Vizzavona. Ce magnifique document se trouve à Paris dans les archives de l’agence photo RMN-Grand Palais, fond Druet-Vizzavona. On n’oublie pas d’ajouter un buste réalisé par Étienne Forestier.

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L’Aérophile, 1er décembre 1925, p 354.

   Le 19 avril 1914 en présence d’une foule imposante et de nombreux officiels, le maire de Saint-Raphaël Léon Basso offre symboliquement le monument à la ville de Fréjus et à son premier mandataire. Sous les airs musicaux bons enfants d’une fanfare militaire, le voile est enlevé par la marraine du mausolée, la grande duchesse de Mecklenbourg-Schverin. Lors de cette belle journée ensoleillée, il manque cependant une personne pour que la fête soit complète. Ce n’est pas Roland Garros, qui arrive avec son amie Marcelle George, en plein milieu de la cérémonie. C’est Angelo Mariani lui-même. Ce dernier a une bonne excuse. Il vient de passer sur l’autre rive moins de trois semaines plus tôt à Valescure…

L'inauguration. Dr BNF.

L’inauguration. Dr BNF.

Jean Aicard prononçant l'éloge de Roland Garros à travers son exploit aéronautique.

Jean Aicard prononçant l’éloge de Roland Garros à travers son exploit aéronautique. Dr BNF.

Carte postale avec le monument Roland Garros.

Carte postale avec le monument Roland Garros en premier plan et derrière les baraquements de la base aéronavale.

En arrière plan de la stèle en hommage à Roland Garros, on remarque l'actuel boulevard de la Mer, commune de Fréjus.

En arrière plan de la stèle en hommage à Roland Garros, on remarque l’actuel boulevard de la Mer, commune de Fréjus.

  Le dimanche 24 septembre 1922, la municipalité de Fréjus selon la presse de l’époque « fête dignement le 9e anniversaire avec un monument magnifiquement décoré ». En 1933, pour la vingtième commémoration, le groupement de l’aéro-club de France fit placer une palme de bronze au pied de la stèle portant l’inscription :  « A Roland Garros » en présence notamment des maires de Fréjus M. Fabre et de Saint-Raphaël, M. Bruère.

Une stèle historique à Fréjus au parcours pour le moins étonnant.

   Ce monument décidé par Angelo Mariani à la gloire de Roland Garros va ensuite connaître bien des vicissitudes. Notamment des déplacements, des composants « volatilisés » et des « modifications » en tout genre. Arrêtons-nous un instant sur cet objet culturel. Il se compose alors pour l’essentiel de cinq éléments.

Croquis de la stèle dans les années trente.

Croquis de la stèle dans les années trente.

   À son sommet, le buste de Roland Garros produit par Étienne Forestier. Ensuite le bronze de Patriarche. Ce dernier est placé sur un bloc d’Esterellite dit aussi porphyre bleu de l’Esterel sorte de roche dure comme le granite et issu d’une carrière proche. À cela s’ajoute à la base de l’œuvre un petit bronze avec l’inscription suivante voulue par Angelo Mariani : La ville de Saint-Raphaël à la ville de Fréjus. Enfin, un socle conséquent d’une dizaine de centimètres de hauteur. Après la Grande Guerre, la stèle en l’état est à chaque 11 novembre honorée par les riverains. Personne n’oublie en effet que Roland Garros est tombé au champ d’honneur, le 5 octobre 1918. Puis les années passent. Lors du Second conflit mondial et l’occupation du département du Var par les armées allemandes, le monument n’est pas inquiété. Même chose, semble-t-il, avec la tragédie de Malpasset en décembre 1959 qui provoqua la mort de 423 personnes. La base aéronavale de Fréjus, qui se trouvait sur le trajet de la vague de 40 mètres de hauteur, avait été à plus de soixante-quinze pour cent détruite.

   En 1986, une enquête dans le cadre d’un inventaire général du patrimoine culturel pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur sous la référence IA83000667 constate toujours l’existence du buste d’Étienne Forestier et du bronze de Patriarche. Le second petit bronze n’est, par contre, pas mentionné, ni même la palme. En réalité, ils ont déjà disparu. À contrario une nouvelle plaque en marbre est apparue. Elle correspond au souvenir de l’Union des Évadés de guerre dont Roland Garros fut le cofondateur.

Plaque en marbre placée par l'Union Nationale des Evadés de Guerre.

Plaque en marbre placée par l’Union Nationale des Evadés de Guerre.

   En 2003, un colloque et une exposition sont organisés pour le 90e anniversaire de la traversée de la Méditerranée à Fréjus. Le monument est légèrement modifié.

plexiglassgarros   Un support en plexiglas apparaît en lieu et place du bronze de Patriarche qui n’est plus présent avec un texte qui comporte une anomalie typographique : Fréjus est écrit en minuscule et Bizerte en lettres capitales. On remarque aussi une iconographie qui interroge ? L’avion représenté est-il bien un Morane-Saulnier ? Une publication en l’occurrence les actes de cette manifestation culturelle intitulée : Roland Garros, n°15 doit ensuite voire le jour par le biais de la Société d’Histoire de Fréjus et de sa région. Mais ce document pour des raisons techniques ne fut jamais imprimé. On profita malgré tout de cette commémoration pour déplacer la stèle. Elle quitta l’entrée de la base aéronavale et rejoignit la plage au bout du boulevard de la Mer toujours à Fréjus face à la Méditerranée. (Par cette action, on exauçait du même coup et peut-être sans le savoir le vœu initial d’Angelo Mariani !).

   Autre élément intéressant le 12 octobre 2008 à Paris et plus précisément à l’Hôtel Marcel Dassault, 7 rond-point des Champs-Élysées à Paris eut lieu une vente aux enchères sous l’autorité du Commissaire-priseur Monsieur Hervé Poulain concernant à la fois des lettres et manuscrits de Jean Mermoz et une collection de Monsieur A et à divers.

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Dr : Artcurial.

   Le lot 298 est présenté ainsi : 1ere traversée de la Méditerranée le 23 septembre 1913 : Roland Garros sur Morane-Saulnier. Plaque en bronze du sculpteur L.Patriarche 46,5 X 58,5cm. Avec un poème de Jean Aicard inscrit sur la plaque : « Seul le 23 septembre en l’an 1913, Garros en monoplan sans flotteurs, prit essor dans ce golfe, et, courrier de l’audace française, en 7 heures par un matin d’azur et d’or, survolant le premier la vaste mer déserte, il alla se poser d’un bond sur Bizerte ». Estimation 5 000 – 6 000 € . Vendu 5 700 €.

   De toute évidence, ce lot doit être une copie de l’original réalisé par l’artiste en 1914.

   En janvier 2010, le quotidien Var-Matin publie un article fort passionnant intitulé : Fréjus : Ces statues au gré du temps. On y apprend par la voix de Philippe Cantarel, guide conférencier de la ville que cette pièce en hommage à Roland Garros est la plus célèbre de la commune. On peut aussi constater par le biais de la photographie réalisée par Philippe Arnassan, afin d’illustrer le propos du journaliste E.D, que le bronze de départ signé par Patriarche a bien été remplacé par un autre bronze quelconque.

On peut apprécier la finition de la mise en place.

On peut apprécier la finition de la mise en place…

   Et qui comporte la même bizarrerie typographique que sur le plexiglas : là aussi le nom de la ville de Fréjus est inscrit en minuscule et celui de Bizerte en lettres capitales. On remarque aussi que le buste de Garros au niveau de l’arcade sourcilière gauche est maintenant abîmé, tout comme la narine droite et l’œil droit de Roland Garros. Et même le bord de sa casquette droite…

DSCF4549   En novembre 2015, ce qui reste de la statue voulue par Angelo Mariani en hommage à Roland Garros pour son exploit aéronautique à la face du monde, s’enfonce quelque peu dans l’oubli et dans les sables de cette belle plage de Fréjus, ville d’art et d’Histoire. Tout en regardant, fière et stoïque, la Méditerranée, la Tunisie et la Corse…jusqu’à quand ?                                                                                           A.D

(1) Mercredi 24 septembre 1913, L’Aurore, en première page de ce quotidien, article intitulé : La conquête de l’air. Garros traverse la Méditerranée.

   J’ai le plaisir pour l’aide apporter dans la réalisation de ce texte, de remercier Mme Saliha Ollivier, spécialiste de l’histoire de Roland Garros en général et de sa traversée vers Bizerte en particulier, M. Michel Roudillaud, historien des communes de Saint-Raphaël et de Vidauban, sans oublier Mme Julie Mariotti, attachée de conservation au service archéologique de la commune de Fréjus. Il en va de même avec Mme Brigitte Auloy, Adjointe au Maire, déléguée au patrimoine, à l’Animation, à la culture et au tourisme et M. le Sénateur du Var, Maire de Fréjus, M. David Rachline.

Roland Garros face à la Mediterranée.

Roland Garros face à la Méditerranée.

Pour plus d’informations,  Cf, les livres suivants :

livreangelomariani1.jpeg   Angelo Mariani : L’inventeur de la première boisson à la coca. Éditions Anima Corsa juin 2014 Bastia. 5 boulevard Hyacinthe de Montera. Christophe Canioni : 04 95 48 68 86. Et aussi sur le site Amazon.fr. Sans oublier : Cocaïne histoire mondiale d’une drogue aux Presses Universitaires de Corse, Éditions Anima Corsa, mars 2015 ou dans lequel un chapitre est consacré à Angelo Mariani.

Cocaïne histoire mondiale d'une drogue aux Presses Universitaires de Corse, Éditions Anima Corsa, mars 2015.

 

Louis Oscar Roty

Louis Oscar Roty (11 juin 1876-23 mars 1911).

Portrait d'Oscar Roty paru dans l'Album Mariani Tome 1 (1894).

Portrait d’Oscar Roty paru dans l’Album Mariani Tome 1 (1894).

   Oscar Roty est né à Paris en 1876, de parents instituteurs et parfois peintres pour leurs loisirs. Après des études à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, Roty se lance à corps perdu dans la gravure. Il remporte le grand prix de Rome en 1875. Angelo Mariani de son côté a remarqué l’exceptionnel talent de cette personne. A Paris, ils deviennent amis. Ainsi, Roty rentre dans le premier cercle d’Angelo Mariani. Ce dernier en 1891 le fait apparaît dans sa première série des Albums Mariani. En outre, Roty travaille déjà pour Angelo Mariani. De nombreux éléments à la gloire du vin Mariani sortiront de son atelier comme des briquets, pièce de monnaie, etc.

Buste de Mariani portant un chapeau à gauche, devant la légende : Angelo Mariani derrière une bouteille dans une branche de coca sur laquelle est écrite en trois lignes la légende : COCA/ MARIANI / PARIS avec en-dessous ROTY.    Revers : O NYMPHE. LE VIN. MARIANI. VA. LE. SAUVER. MAIS. PREND. GARDE. A. TON. COEUR. Description revers : Une femme dénudée assise dans un décor sylvestre versant d'une bouteille une coupe de liqueur à un enfant ailé qui défaille dans ses bras ; en-dessous O. ROTY.

Buste de Mariani portant un chapeau à gauche, devant la légende : Angelo Mariani derrière une bouteille dans une branche de coca sur laquelle est écrite en trois lignes la légende : COCA/ MARIANI / PARIS avec en-dessous ROTY.
Revers : O NYMPHE. LE VIN. MARIANI. VA. LE. SAUVER. MAIS. PREND. GARDE. A. TON. COEUR. Description revers : Une femme dénudée assise dans un décor sylvestre versant d’une bouteille une coupe de liqueur à un enfant ailé qui défaille dans ses bras ; en-dessous O. ROTY.

   A cela s’ajoute le fait qu’Angelo Mariani l’aide pour la création de la Fraternité artistique à Courbevoie (œuvre jumelle de l’Orphelinat des arts, pour les garçons) fondée en 1893 par Oscar Roty (Président de 1893 à 1911). La Fraternité artistique regroupe, au meilleur de son existence, près d’une centaine de jeunes filles.

   Théophile Poilpot en sera le Président de 1911 à 1915 et Angelo Mariani, le Vice-président de 1911 à 1914, en hommage à Roty. Mieux, le 24 mars 1911, selon le journal Le Figaro, Angelo Mariani offre au musée Carnavalet, sa collection personnelle et complète des œuvres de son ami Oscar Roty.

   Oscar Roty, de nos jours, est toujours reconnu comme l’artiste graveur de la fameuse Semeuse. On la retrouve encore sur les pièces en Euro. Roty est ainsi sorti de l’hexagone pour rejoindre l’Europe monétaire. Sans parler que les artistes du XXIe comme Boris Séméniako n’hésitent pas à utiliser et à s’inspirer de cette dernière.

Le Monde, du samedi 6 septembre 2014, page culture et idées.

Le Monde, du samedi 6 septembre 2014, page culture et idées.

Olivier, laurier ou coca à Valescure ?

   En octobre 1909, Le Figaro publie dans la rubrique : LA VIE HORS PARIS avec comme sous-titre : Dans le bleu, un instantané de la vie à Valescure ou se côtoient régulièrement Roty et Mariani.

«  Entre les deux azurs du ciel et de la Méditerranée, les saisons rivalisent de beauté ;
chacune remplace la précédente avec un charme renouvelé. Sauf durant quelques rapides orages, la constance du soleil encourage la vie de plein air. Bien que la végétation africaine s’y soit acclimatée, l’août lui-même n’y a pas d’ardeurs brûlantes, entre l’Estérel et les Maures, sous le coup d’éventail perpétuel de la brise. Et maintenant, tandis que la récolte du muscat et des figues s’accomplit, les violettes bourgeonnent bientôt les roses traîneront jusque dans la poussière des routes.

A l’ombre fraîche des pins d’Alep et des parasols d’Italie, toute une colonie s’est fondée, il y a environ un quart de siècle, près de Saint Raphaël, groupement très parisien, resté fidèle à Valescure Oasis souriant à l’idéal des rêves que chantèrent Rochard, Armand Silvestre et bien d’autres.

Augustine Brohan avait été du nombre des premiers acheteurs de terrain, avec Carvalho, qui utilisa de nombreux débris des Tuileries et de l’Hôtel de Ville incendiés par la Commune, pour construire son habitation. Le docteur Léon Labbé, sénateur; Mme Bouloumié, femme du médecin de Vittel, aux «Messagés » (Les Cysthes), M. O. Roty dans l’ex-villa Reichemberg, le docteur Lutaud, aux « Mimosas», M. et Mme Kuhn, aux «Sphinx» M. Rommel à «l’Île Verte», Théodore Rivière, à la «Maisonnette Alice», sont des passionnés de ce joli coin provençal. « Lou castélou» à lord Amherst domine de sa tour, magnifiquement, tout le pays. Il s’est inspiré, pour la concevoir, du style des Templiers. C’est peut-être là que sa fille, lady Amherst, a décidé de traduire en anglais les Souvenirs de M. Xavier Paoli sur la Reine Victoria et c’est aussi dans le parc de ce domaine que Roty cueillit la branche de laurier dont il s’est servi pour composer le revers de sa « Semeuse». Une pièce de deux francs entourée d’une inscription est encastrée dans l’écorce de l’arbre, qui désormais aura sa petite histoire dans la grande Histoire numismatique.

L’idée de perpétuer ce gracieux souvenir appartient à M. A. Mariani, dont la villa
Andréa est un peu le cœur de Valescure. Très blanche, au milieu d’un jardin adorable, duquel par une coquetterie assez élégante, la coca fut bannie, ornée d’un nombre infini d’objets d’art, cette accueillante maison a vu défiler bien des célébrités contemporaines. C’est à qu’on brisa la tirelire d’une cagnotte, dont le produit servit à édifier la fontaine sculptée par Théodore Rivière la Nymphe de la Siagnole orgueil de l’endroit. Les joueurs qui firent les fonds en une amusante collaboration se nommaient Mmes Bouloumié et Isabelle Chapusot, MM. Kuhn, Léon Labbé, Lutaud, A. Mariani, X. Paoli, l’architecte Poussin, Antoine Lumière et 0. Roty.

Toute la côte, du reste, est une adorable villégiature d’été. Elle s’anime encore plus en automne, par le retour des familles de nos officiers de l’escadre. On regrette, cette année, le commandant Bonaparte-Wyse que la mort n’a pu arracher à sa magnifique propriété «Isthmia». Conformément à ses vœux, Mme Dupetit-Thouars y garde son cercueil.

La générale Zédé possède «Castebrune»; et M. Petin-Gadet, la «Germaine», deux des merveilles de la baie de Méjan. Le peintre Dauphin, dans son «Paradis»; Henry Kistemaeckers à la «Clapière»; Jean Aicard à la «Garde», représente l’élément artistique et littéraire, avec Mme S. Poirson qui écrit d’une façon supérieure sur la contrée. On sait que la terrasse de sa «Loggia» a fourni à la Comédie-Française le décor de Smilis. En rayonnant un peu, on découvre la splendide terre du vicomte de Saporta, à Solliés, puis la «Beaucaire» à M. Faucher-Chastenet qui vient d’y faire ériger une chapelle privée, l’ «Île d’Or» au docteur Lutaud, «roi après Dieu» de son rocher, en face de Dramand; le «mas » de Théodore Rivière, déjà nommé, à Pamparigouste (!); «Lysis» à Maurice Donnay, dans la baie d’Aguay Bertnay, le romancier populaire, prés de Brieux, à Anthéor Carolus Duran à Saint-Aigulph, et tous ceux qui, pareils à l’auteur de la Robe rouge, sont venus ici «pour être seuls et se sont si bien cachés que je ne lés ai pas dénichés».  Parisette, dimanche, 3 Octobre 1909.

Première série Album Mariani (juillet 1891).

Première série Album Mariani (juillet 1891).

   En juin 1914, Georges Régnal de la Nouvelle Revue reprend l’idée avec plus de précisions : « Dans les bois de Valescure, il existe un olivier, caché, ignoré, marqué d’une plaque gravée, portant à peu près ces mots: «C’est sur cet arbre que fut cueillie la branche dont Oscar Roty s’est servi pour créer le modèle de La Semeuse« .

Album Mariani Tome 9 (1904).

Album Mariani Tome 9 (1904).

Roty toujours d’actualité.

   C’est par un article du Figaro en date du samedi 12 février 2005, intitulé : Les derniers jours de la semeuse, que l’on apprend que Roty va disparaître du paysage monétaire.

   « Créée en 1886 par Oscar Roty pour une médaille du ministère de l’Agriculture, la semeuse est à l’origine une allégorie champêtre évoquant la France agricole du début du XIXe siècle. Coiffée d’un bonnet phrygien, elle est vite devenue une Marianne. Elle marche vers l’avant et sème les graines d’un futur optimiste. Ces graines illustrent aussi le rayonnement culturel et économique de l’Hexagone. C’est par la monnaie que la semeuse accède au rang de vedette. En 1898 et jusqu’en 1920, elle orne les pièces en argent de 50 centimes, de 1 et 2 francs. Le 1er janvier 1960, elle participe à l’introduction du nouveau franc, le nickel remplace alors l’argent. Liftée à plusieurs reprises, elle figurait encore en 2002 sur sept des neuf pièces en circulation. Déjà chassée par l’euro, la semeuse disparaît aujourd’hui pour de bon ». En réalité, Roty et sa semeuse ne vont pas connaître ce sinistre destin. Ils sont toujours bien présents aux fonds de nos poches en cette année 2014.

Pièce de monnaie en Euro de 20 centimes avec la Semeuse.

Pièce de monnaie en Euro de 20 centimes avec la Semeuse.

Quand Angelo Mariani commande à Théodore Rivière (1857–1912), la réalisation en bronze d’une statuette de 35 cm de hauteur représentant Oscar Roty en 1900.

   Plusieurs exemplaires sont ainsi réalisés dans l’atelier A. Bingen et Costenoble à Paris. Combien ? À ce jour, on ne sait pas répondre à cette question. On a par contre l’information qu’il en existe une Métropolitan Museum de New York dû au don d’Angelo Mariani en 1902. Une autre au musée Rodin et enfin celle qui vient d’être vendue à Paris en mai 2014.

Oscar Roty par Théodore Rivière.

Oscar Roty par Théodore Rivière.

 

Pour plus d’informations, cf le livre suivant :

Angelo Mariani L'inventeur de la première boisson à la coca. Editions Anima Corsa juin 2014 Bastia.

Angelo Mariani : L’inventeur de la première boisson à la coca

Editions Anima Corsa juin 2014 Bastia.

5 boulevard Hyacinthe de Montera.

Christophe Canioni : 04 95 31 37 02.

Et aussi sur le site Amazon.

Présentation des principaux personnages amis d’Angelo Mariani présents lors de l’inauguration de la fontaine : la Siagnole en bronze réalisée par Théodore Rivière à Valescure (Saint-Raphaël) en février 1905.


 


Arrêtons donc nous un instant à la personnalité du Docteur Lutaud (a). Puis dans un second temps à celle de Xavier Paoli (b), sans oublier ensuite l’existence de la très discrète Mme Isabelle Chapusot (c) pour terminer enfin cette évocation (d) avec Oscar Roty.

Le docteur Auguste Lutaud (1847-1925).

Le docteur Auguste Lutaud est de prime abord un personnage semble-t-il en apparence quelque peu excentrique. Quelqu’un de haut en couleur comme on dit à l’époque au XIXe siècle pour nommer une personne un brin hors du commun. Mais à vrai dire quand on y regarde de plus près, c’est bien tout le contraire qui nous apparaît. Né à Maçon, il étudie la médecine à Paris. On le retrouve par la suite en Allemagne et en Angleterre, puis aux États-Unis pour poursuivre son périple jusqu’au … Pérou. De retour en France, la maîtrise de la langue de Shakespeare aidant, on assiste à son ascension rapide dans les responsabilités médicales au niveau national. En l’espace de quelques mois, il devient un spécialiste reconnu et incontournable à Paris en matière gynécologique et obstétricale. Il attire déjà l’attention d’Angelo Mariani par le fait d’avoir été notamment au Pérou. Nous sommes dans les années 1880. Ils sont de plus voisins à Valescure (Saint-Raphaël). En effet le Docteur Auguste Lutaud, est aussi le propriétaire d’une villa dite des Mimosas, proche de la demeure d’Angelo Mariani. Ils sont amis à tel point que Lutaud sera accueilli en personne à New York par le beau-frère d’Angelo Mariani à savoir Julius Jaros en cette ville américaine. Il résidera au 266 West End Avenue entre la 72d et 73d Street.

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Tome IX (1904)

À cela s’ajoute en parallèle la présence efficace de ses deux frères Émile (1845-1933) et Charles (1855-1921). Ce dernier après avoir été plusieurs fois désigné préfet, est nommé par la République Gouverneur de l’Algérie en 1898. Il possède lui aussi depuis 1892 une villa à Valescure (Saint-Raphaël).

Notre homme, Auguste Lutaud outre le fait d’être un médecin reconnu et apprécié est aussi un écrivain de grand talent. On lui doit notamment sous le pseudonyme du docteur Minime en 1884, le célèbre ouvrage intitulé : Le Parnasse Hippocratique qui sera réédité en 1896 avec des dessins d’Albert Robida, accompagné du fameux poème de Maurice Bouchor sur la coca. Puis à son retour de l’étranger, le livre ayant pour titre : Les États-Unis en 1900, publié tout d’abord chez la Société d’éditions scientifiques en 1896, puis par Flammarion en 1897. À cela, il faut y ajouter une multitude de traductions d’ouvrages de l’Anglais en Français. Et surtout en 1924 aux Éditions Rhéa : Le crime du Capitaine. (Nous reviendrons plus tard sur cet ouvrage concernant l’affaire Alfred Dreyfus).

Le Crime du Capitaine.

Le Crime du Capitaine Edition Rhea 1924

L’île d’Or.

Une île à l’histoire incroyable : située à l’est de Saint-Raphaël et d’ Agay dans le département du Var, en prolongement du massif du Dramont, l’île est longtemps restée anonyme. C’est en 1897 qu’elle va sortir du néant. En effet, mise aux enchères par l’État, c’est un dénommé Léon Sergent architecte de son état et vice-consul du Royaume-Uni qui en devient le propriétaire. Ce dernier installé dans sa villa Asphodèles à Valescure s’est rendu acquéreur de l’île d’Or pour la modique somme de 280 francs. Soit l’équivalent de 50 bouteilles de vin Mariani de l’époque. L’île change de nouveau de propriétaire au cours d’une partie de cartes dont elle fut l’enjeu en 1909 ! Le Docteur Lutaud en devient le possesseur. Il transforme cet îlot sans prétention en un véritable royaume pour tête couronnée. Grâce à ses revenus confortables, le maître des lieux fait élever à grands frais une tour carrée dite «sarrasine» de quatre étages en pierres rouges de l’Estérel, à l’identique des rochers du site.

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L’île d’Or aujourd’hui.

Le 19 septembre 1910.

Dans l’allégresse qui suit la construction de cette tour, le médecin s’autoproclame «Roi» de l’île d’Or ! Ou plus exactement « Roi après Dieu, Roi tu es, Roi tu resteras». Il prend par la même occasion le nom d’Auguste 1er. Dans la foulée, il frappe monnaie, timbre et papier officiel avec la création d’un hymne national. Pas moins. Il a pris soin en outre de graver sur la roche son blason et ses deux devises. L’une en latin l’autre en langue arabe.

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Inscription en latin : Insula Aurea (île d’Or), Rex propio Motu (Par ordre du Roi) et en langue arabe : Ton salut est dans la sincérité.

Sur ce «territoire indépendant» et pour parfaire ce moment solennel, une fanfare joue l’hymne national de l’île d’Or, lors de l’arrivée des nombreux invités, dont Angelo Mariani et Xavier Paoli. On note parmi une centaine de personnes, la présence du préfet du Var, Louis Hudelo, d’Oscar Roty, le célèbre graveur. Sans oublier Charles Carolus-Duran, artiste peintre. Tout cela sous un drapeau ceint d’une étoile et d’un croissant de lune. Ces privilégiés partent ensuite rejoindre la terre ferme du Dramont afin d’aller déjeuner avec les convives, dont de nombreux enfants, restés sur le continent.

Angelo Mariani tout de blanc vêtu à genou devant la marraine. Derrière elle, le docteur Lutaud. A sa gauche Xavier Paoli et son chapeau melon.  Cliché issu du document intitulé : L'ile d'Or de Laurence Bureau-Lagane, juin 2013.

Angelo Mariani tout de blanc vêtu à genou devant la marraine. Derrière elle, le docteur Lutaud. A sa gauche Xavier Paoli et son chapeau melon. Cliché issu du document intitulé : L’ile d’Or de Laurence Bureau-Lagane, juin 2013.

Ce lundi 19 septembre 1910, le « roi » Lutaud, le jour de son investiture, choisit une petite fille méritante du Dramont. Selon certains, cette jeune enfant n’est autre que la fille d’un contremaître italien, tailleur de pierres de la carrière du Dramont. Elle se nomme Amélie Borgini. Auguste Lutaud la désignera « marraine de l’île d’Or ». Après avoir reçu sa couronne et son sceptre, Auguste 1er écouta avec attention les quelques vers suivants récités par sa marraine :

Sire, acceptez sur ce plateau
Cette clef de fleurs entourées ;
Que cet hommage vous agrée,
O Roi, le premier des Lutaud !
Grand souverain de l’île d’Or.
Pour vos sujets, soyez un père.
Que votre règne soit prospère
Pendant de bien longs jours encore,
Vive le roi de l’île d’Or !

Le jeudi 25 septembre 1913.

Trois ans plus tard, le jeudi 25 septembre 1913, notre souverain Auguste 1er invite sur son île, quelques amis comme, le Général Joseph Gallieni et sa femme, nommé d’entré ministre de la Guerre, l’écrivain Jean Aicard (de l’Académie française), Angelo Mariani (en sa qualité de Roi de la coca), et Xavier Paoli désigné chef du protocole et des commandements de Sa Majesté Auguste 1er. Ce jour-là, Monsieur Ernest Grandclément, pour avoir salué la présence du monarque de nombreux coups de canon, est affublé du titre de ministre de la Marine ! On remarque aussi M. Simian, sous-secrétaire d’État aux Postes, et son épouse. Tout comme le journaliste du Figaro André Nède et M. Floch, ministre d’État de Monaco. Son excellent ami et voisin Lord Cécil William, est désigné dans la foulée, consul du Royaume de l’île d’Or auprès de Sa Majesté britannique. Là encore, la fête est un énorme succès.

Le XXe siècle.

Auguste Lutaud restera sur son trône jusqu’à sa mort le 25 août 1925. Il est inhumé à St-Raphaël (Var) en un lieu quelque peu accessible. C’est à dire bien entendu sur l’île d’Or. Dans les années trente, l’île a semble-t-il été immortalisée par Hergé. Ce dernier s’en serait inspiré pour l’un de ses albums de Tintin : « L’île Noire ».

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Hergé (1907-1943), L’île noire, 1942 51 x 35 cm 1 011 200 €, le 24 mai 2014.

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Tintin, L’ïle noire.

L’Armée américaine y débarque à son tour le 15 août 1944 dès 8 heures du matin pendant l’opération militaire de libération du Midi de La France intitulée : Anvil Dragoon. La tour sarrasine est légèrement malmenée. Mais cela en fait du coup l’un des premiers territoires français libérés des nazis dans le sud de la France (La Corse l’avait déjà été dès le début d’octobre 1943). L’île change une nouvelle fois de propriétaire en 1961, lorsqu’un officier de la marine, François Bureau (1917-1994), l’achète à Olivier Lutaud, petit-fils du disparu.

En 2014.

Que reste-t-il aujourd’hui d’Auguste Lutaud ? Tout d’abord, l’histoire même de l’île d’Or. Île qui est habitée une partie de l’année. Puis un square à son patronyme à Saint-Raphaël, face à la méditerranée, inauguré en juin 2010 par la municipalité. Ensuite sous la forme d’un clin d’œil de la République, un timbre tout à fait officiel cette fois-ci illustrant l’île d’Or, réalisé par la poste le 29 juin 2013. Soit un siècle jour pour jour après la première émission peu académique d’un timbre postal.

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Timbre postal, l’ïle d’or.

Pour plus d’informations, on peut lire avec intérêt :

Le Figaro du 7 février 1914 : Fortuna.
Nice Matin du 19 août 1984 : La sobre sépulture du Dr Lutaud.
L’Express du 25 mai 2010 : La côte d’Azur et ses dernières criques secrètes.
Bureau-Lagane Laurence, L’île d’Or joyau de l’Estérel, Éditions de L’île d’Or, juin 2013.
Qantara, n° 90, Janvier 2014, Les Sarrasins en Méditerranée au Moyen Age.